LECTURE LIBRE
Six mois, trois semaines et deux jours avant le début de cette histoire, une femme est tombée du toit d’une tour.
L’enquête a duré dix-sept jours.
Conclusion officielle : accident. Chute depuis la terrasse nord du 80e étage de la tour Ravencourt, Paris 8e. Présence non autorisée sur zone restreinte. Aucun tiers impliqué. Aucune trace de contrainte physique.
Le dossier a été classé.
Chloé Martin avait trente et un ans. Elle était analyste financière senior, service des fusions-acquisitions, Ravencourt Industries. Elle avait un appartement dans le 11e qu’elle partageait avec deux plantes vertes et une bibliothèque de livres techniques sur les architectures réseau. Elle aimait le café trop sucré, les mots croisés difficiles, et la façon dont les données, si on les regardait assez longtemps, finissaient toujours par raconter quelque chose.
Elle était la meilleure amie d’Elara Velmont depuis l’université.
Elara a appris la mort de Chloé par un article dans un journal économique. Trois lignes. Accident. Classé.
Elle a lu ces trois lignes sept fois.
Puis elle a ouvert son ordinateur et elle a commencé à chercher.
Ce livre est la suite de ce qu’elle a trouvé.
Les monstres ne ressemblent jamais à des monstres. Ils ressemblent à des hommes.
Le réveil sonne à six heures précises.
Pas un son strident — une vibration basse, insistante, qui tranche le voile fin de mon sommeil agité. Je l’éteins d’un geste sec. La mâchoire déjà crispée. La pièce est grise, froide, indifférente. Exactement comme je l’ai laissée hier soir, exactement comme elle sera demain matin.
Je n’ai pas vraiment dormi. Pas depuis six mois, trois semaines et deux jours — depuis la nuit où Adrian Ravencourt est devenu la seule pensée qui structure mes matins.
Ce n’est pas une figure de style. Mes nuits ne sont plus des nuits — elles sont des espaces entre deux réveils, des intervalles où mon cerveau cesse brièvement de calculer. Je connais la différence entre dormir et attendre que le matin arrive. Depuis six mois, trois semaines et deux jours, je n’attends plus que le matin.
Je fixe le plafond une minute. Trente secondes de plus que nécessaire.
Puis je me lève.
Sous la douche, l’eau est brûlante.
Je règle toujours le thermostat à son maximum — pas par masochisme, ou peut-être si, je n’ai plus vraiment la capacité de faire la distinction. L’eau dévale mon dos en un torrent presque insupportable. Ma peau proteste, rougit sous l’assaut. Je reste immobile sous le jet, les bras le long du corps, la nuque basse.
La vapeur opacifie la paroi en verre dépoli. Le bruit de l’eau qui s’engouffre dans le siphon — régulier, indifférent — est le seul son dans l’appartement. Dehors, Paris commence à bouger : un moteur de scooter dans la rue en bas, la cloche d’un vélo, le bruit sourd d’une benne à ordures trois rues plus loin. La ville ne s’endort pas vraiment. Elle change de respiration. Et à six heures du matin, elle reprend la sienne d’éveil — lente, mécanique, légèrement essoufflée.
Je reste sous l’eau jusqu’à ce que la chaleur devienne supportable.
C’est devenu un rituel. Une façon de mesurer combien il me reste de résistance ce jour-là. Quand la douleur devient supportable, c’est que je suis prête.
Ce matin, ça prend quatre minutes.
C’est plus long qu’hier.